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Bressuire. La cité des Castors

Après la Seconde Guerre mondiale, la pénurie de logements a provoqué la naissance d’un mouvement coopératif original. Des hommes se sont regroupés pour construire eux-mêmes leurs maisons d’habitation. Ils devenaient ainsi des Castors.

LA CRISE DU LOGEMENT DE L’APRÈS-GUERRE ET LES MOUVEMENTS COOPÉRATIFS :

Au début des années 1950, la Seconde Guerre mondiale s’éloigne tout doucement. La crise du logement se fait ressentir un peu partout en France, surtout dans les villes. Plusieurs causes principales peuvent être invoquées :

-  la destruction des habitations par les bombardements dans certaines régions,

-  une démographie galopante avec le « baby boom » des années 46 à 50.

-  le manque de moyens financiers des personnes désirant construire,

-  un manque de crédits affectés à la réparation et à la reconstruction par l’Etat

Une des solutions au problème va être l’auto-construction, soit personnellement soit en groupe, afin de réduire le coût du chantier. La loi Loucheur du 3 juillet 1928 avait déjà permis cette forme d’auto-construction, mais le principe avait en fait été créé en Suède vers 1927, puis importé en France. Après la guerre, Eugène Claudius-Petit (1907-1989), Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1948 à 1953, va reprendre l’idée.

Le principe de l’auto-construction est de compenser le manque de moyens financiers par le travail de groupe, sous forme associative, pendant les loisirs et en dehors des heures de travail « officielles ». La forme de l’apport-travail permet de faire une construction avec un budget réduit. Le candidat, en échange d’une cotisation, adhère à l’association et devient Castor, terme qui apparaît à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le mouvement atteint son apogée dans les années 1950-1960 un peu partout en France. Il est même créée une « Union nationale des Castors ». Plusieurs revues et périodiques sont édités :

o Castor service : bulletin de l’« Union nationale des Castors ».

o Le Castor : bulletin mensuel de l’association des Castors de Seine-et-Oise.

o Coopération-Habitation : revue mensuelle de l’habitat familial.

o L’habitat Français : revue de la société coopérative de l’habitat français.

Si le nom « Castor » fait référence à la faculté des animaux du même nom à construire eux-mêmes leur propre habitat, la définition du mouvement castor tient dans le regroupement d’individus dont le but est la construction de leurs habitations en assurant personnellement le maximum de main-d’œuvre, en regroupant les achats de matériaux, le tout pour pallier ainsi le manque de moyens financiers.

L’expérience du mouvement Castor sera reprise dans plusieurs pays.

LES CASTORS À BRESSUIRE

- L’IDÉE :

Fin 1953, les maisons neuves manquent à Bressuire, comme partout ailleurs. Ayant entendu parler qu’à Niort et à Saintes, certains, regroupés en association, construisent eux-mêmes leurs maisons, un petit groupe de Bressuirais reprend l’idée à son compte. Ils sont bientôt quatorze à se réunir pour un dur labeur quatre vont se désister dès les premiers mois, aussitôt remplacés :

o cinq cheminots SNCF,

o quatre agents des Ponts et Chaussées,

o deux ouvriers en entreprise,

o un postier,

o un menuisier,

o un plâtrier.

Le plus âgé a 40 ans et le plus jeune 23 ans.

- LES DÉMARCHES :

L’association loi 1901 des « Castors Bressuirais » va prendre le nom de « La Ruche Bressuiraise ». Par ailleurs, les statuts d’une société anonyme coopérative de construction à capital variable sont établis et enregistrés le 19 octobre 1954 devant Maître Savart, Notaire à Bressuire ; cette société ayant pour objet l’acquisition d’un terrain et la construction d’habitations. Il faudra plusieurs mois pour faire les démarches et les papiers nécessaires, administratifs, financiers, ainsi que le règlement intérieur de l’association. (Voir en fin d’article).

- LE TERRAIN :

Premier travail de l’association, trouver un terrain. Rendez-vous est pris avec Didier Bernard, Maire de Bressuire (1944-1960) qui propose un terrain vers la rivière du Dolo, mais celui-ci ne conviendra pas. Une deuxième offre est faite. Le nouveau terrain proposé se situe en arrière des maisons qui bordent la rue des Cailloux et de l’allée privée de la Maison neuve (aujourd’hui allée Camille Claudel). Le lieu-dit s’appelle le « Grand champ ». Le terrain a une superficie de 8 653 m2. La proposition est retenue par les membres de l’association. Il faut néanmoins noter quelques réticences du côté de la municipalité où certains conseillers n’acceptent pas d’attribuer un terrain en bordure de la ville pour construire des maisons qui ressembleront à des « toits à poules » ! L’achèvement des maisons prouvera le contraire, puisqu’elles seront jugées très confortables pour l’époque.

La commune assure l’acquisition du terrain et le remboursement de la somme engagée se fera par mensualités par les Castors. La municipalité ajoute cependant une condition au contrat : les futurs habitants s’engagent à créer la rue qui desservira la cité !!! Celle-ci partira de la rue des Cailloux. (aujourd’hui au début de la rue du Docteur Didier Bernard). C’est une rue en arc de cercle puisqu’elle se termine un peu plus bas, toujours sur la rue des Cailloux. (aujourd’hui ; en dessous de l’entrée des urgences de l’hôpital).

Le terrain est alors partagé en quatorze lots de 500 m2 chacun environ

- LES CONSTRUCTIONS :

Les travaux peuvent commencer. Ils se feront tous à la main, absolument tous ! Ceci paraît difficilement imaginable à notre époque. Pendant ce temps, les Bressuirais sont plus que sceptiques sur ce chantier et pensent que le projet n’aboutira pas !!! Les plans des maisons sont faits par l’un des membres de l’association. Chacune se compose d’une cave en sous sol, d’un rez-de-chaussée comprenant une cuisine, une salle à manger salon, une salle d’eau, un WC. À l’étage, quatre pièces et plus tard pour certaines une salle d’eau et WC. Le garage est construit ultérieurement. Elles sont donc toutes identiques.

Les cheminots ont récupéré deux wagons SNCF désaffectés qui sont amenés sur le terrain pour servir de « cabane » de chantier et de bureau. Plusieurs équipes sont formées parmi les Castors. Une première équipe prépare le terrain, coupe les arbres, arrache les racines et fait le terrassement. Pour empierrer la rue et construire les maisons, il faut des cailloux. Ils viendront de la carrière du Puy au Maître, route de Clazay, transportés par un camion de M. Chargy, de Chiché. Les rochers sont fendus à la « mine » (explosif) et cassés à la barre et au burin. Il en faudra environ huit cents m3, chargés et déchargés manuellement.

Une deuxième équipe va « tirer » du sable, au départ dans le Dolo et ensuite dans la Loire. Une troisième équipe s’attaque aux fondations et aux tranchées, certaines profondes de deux mètres, avec pelles, pioches et brouettes.

Le sable sert surtout à la fabrication des parpaings, moulés par les Castors eux-mêmes qui en façonneront environ 28 000. Une seule machine sera présente sur le chantier, une vibreuse, pour éviter les bulles d’air lors de la production des parpaings.

La première maison peut commencer, elle servira un peu de modèle aux autres. La seule entreprise qui interviendra pendant les travaux sera une entreprise de maçonnerie pour construire les murs en pierres jusqu’au premier étage et pour faire le crépissage. Le reste des murs est fait avec les parpaings. Le menuisier castor s’occupera de toute la partie bois. Il lui faudra trouver des arbres pour fabriquer les charpentes et les ouvertures. Toutes les tuiles pour les couvertures ont été montées à l’épaule. Toute la partie électrique et sanitaire est assurée par l’un des castors qui possédait quelques notions dans ces deux domaines. Un autre a appris à faire du plâtre et à enduire avec le plâtrier. Tous les aménagements intérieurs ont été réalisés par les Castors : cloisons en briques, salles d’eau, toilettes, évacuations, escaliers…

Les clôtures des parcelles sont montées en pierres. Les poteaux en ciment sont fabriqués sur place. Les barrières en fer sont forgées et faites par un des cheminots. Plusieurs constructions se font en même temps et l’attribution des maisons est effectuée par tirage au sort. Aucune contestation n’est possible, ou presque ! La première est habitée au début de l’année 1956 et la dernière, en octobre 1957. Dés qu’un membre prend possession de sa maison, il doit payer un loyer à la caisse commune jusqu’à la fin du chantier.

- LES CONDITIONS DE TRAVAIL :

Pour que ces constructions soient réalisées dans un minimum de temps, il faut leur consacrer un maximum d’heures mensuelles, en dehors de son travail « officiel ». Le règlement intérieur prévoit le minimum d’heures à faire chaque mois sachant qu’il faut compter environ 1 000 heures par maison.

Le travail sur le chantier est obligatoire tous les dimanches ainsi que les samedi ou lundi, suivant les jours de repos des uns et des autres. La journée de travail est de 10 heures et les périodes de congés sont entièrement consacrées au chantier ; inutile de penser aux vacances et aux fêtes de familles ! Seuls sont chômés les jours de Pâques, la Toussaint et Noël. Aucune excuse pour une absence n’est acceptée, surtout si le minimum des heures mensuelles n’a pas été fourni. Par contre, si des heures supplémentaires sont effectuées sur le chantier, dans la semaine ou le soir, celles-ci viennent en décompte du prix de revient de la maison. Les heures sont calculées sur le taux horaire d’un manœuvre spécialisé. Les heures ne sont pas dues dans les seuls cas d’accident ou de maladie importante. Elles sont alors comptées comme si le sociétaire avait effectué son travail sur le chantier.

Aucun propos politique ou religieux n’est admis sur le chantier, pour éviter toute perturbation dans le travail. Tous les membres de l’association doivent avoir à cœur l’amitié, l’entraide, la confiance des autres et un minimum de discipline. C’est la base essentielle de la réussite du projet. Tous doivent rester unis, dans le bon, comme dans le mauvais... En dépit de toutes les contraintes, la construction des 14 habitations s’est déroulée dans une bonne ambiance, malgré quelques « coups de gueule ».

N’oublions pas non plus que le travail a été réalisé par n’importe quel temps, chaleur, pluie, froid ; souvenons-nous de l’hiver 1954. Certaines périodes ont été très pénibles.

Il y avait quand même de bons moments de détente, le soir après la fin de la journée de travail. Un arrêt au « bistrot », chez Madame Ecalle, pour faire une belote, était le bienvenu ; il se prolongeait quelquefois un peu…

Les seules qui attendaient avec encore plus d’impatience la fin de ce chantier titanesque étaient les épouses, même si tous les Castors n’étaient pas mariés. Pendant quatre années, aucune sortie n’avait été possible : pas de vacances, pas de réunions familiales, pas de loisirs. Tout le temps libre était consacré aux constructions.

Mais à la fin, quel bonheur, quelle joie de rentrer dans ses murs, de se sentir chez soi, dans une maison que l’on a construit de ses propres mains.

Le 18 décembre 1961, les membres de l’association prononcent sa dissolution et le 20 juillet 1962, devant Maître Savart notaire à Bressuire, les actes définitifs sont faits et passés. Enfin, ils sont définitivement propriétaires.

AUJOURD’HUI EN 2007

Goudronnée vers 1957, la rue de la cité des Castors est maintenant communale. Un petit îlot qui se trouvait sur la place centrale a été supprimé. Ces changements, ajoutés à quelques autres apportés aux maisons, ne sauraient faire oublier la somme de courage, de persévérance, d’amitié, de solidarité, qui a permis de voir aboutir ce chantier et passer du rêve à la réalité. Même si certains ont pu qualifier ces maisons, de « toits à poules », cinquante ans plus tard, elles sont toujours là et en parfait état.

Après une période animée, marquée par les jeux et les rires de tous les enfants (et ils étaient très nombreux), le calme est maintenant revenu dans la cité.

En 2007, des constructeurs du départ, cinq sont encore présents dans leurs maisons, le plus âgé a 94 ans et le plus jeune 76 ans. Quatre logements sont habités par les enfants des Castors.

Ce qui paraît encore aujourd’hui extraordinaire, c’est que tout à été fait manuellement ! Qui a parlé de forçats ? Non, tout simplement des travailleurs de force, sans condamnation.

Jacques Ethioux

Article publié dans le numéro 57 de l’année 2007

Je remercie les habitants de la cité des Castors pour les renseignements, les photographies, et leur aide précieuse. L’histoire de cette petite cité de Bressuire, peu connue, devait être racontée.


« LA RUCHE BRESSUIRAISE »

association loi 1901

"CASTORS BRESSUIRAIS"

- RÈGLEMENT INTÉRIEUR -

PRÉAMBULE

Nous nous sommes groupés pour entreprendre de bâtir notre Ruche formée de maisons saines et agréables, car elles sont la base essentielle d’un bon équilibre familial et indispensable à son épanouissement ainsi qu’à sa dignité.

Aucun effort ne peut rien contre des faibles qui s’unissent pour une bonne cause, aussi notre association exige-t-elle un maximum de courage, de discipline et de solidarité.

Celui qui vient parmi nous avec l’idée de bâtir sa maison pour ensuite ignorer les autres n’a rien à faire dans notre association. Nous ne bâtirons pas chacun notre maison, mais nous bâtirons ensemble « notre Ruche ».

Nous ne voulons pas davantage de celui qui compte sur les autres ou sur ses moyens financiers pour ne pas se fatiguer. Il faut que chacun donne le maximum jusqu’à ce que toutes les maisons du groupe, dont il fait partie, soient construites.

Notre intérêt n’est pas de faire qu’un minimum d’heures, mais, au contraire, à faire le maximum afin que notre Ruche soit construite au plus vite.

Pour arriver à ce but, nous nous engageons à nous respecter mutuellement et à nous porter assistance quand l’un de nous sera dans l’embarras. Nous ne devons aussi commettre aucune faute professionnelle où négligence susceptible de nuire à l’association ou à l’un de ses membres.

C’est pourquoi nous engageons-nous tous à accepter le présent règlement, à en observer les règles et à les faire respecter autour de nous. …/…

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